Désinformation, liberté d’expression : ce débat qui vient
Depuis quelques semaines et même quelques mois, la question de l’information est devenue centrale dans le débat politique : projet de « labellisation » de certains médias porté par Emmanuel Macron, la guerre froide entre l’audiovisuel public et les médias du Groupe Bolloré et plus spécifiquement entre Delphine Ernotte et Pascal Praud après l’Affaire Legrand-Cohen, ou encore la parution d’un épisode de complément d’enquête sur CNEWS. Nous pourrions citer un autre enjeu différent qui est la désinformation massive sur les réseaux sociaux venue de Russie en grande partie mais pas seulement. Un ensemble de thématiques qui semblent toutes reliées à une thématique générale qui est la guerre informationnelle menée en France, le combat face à la désinformation mais aussi pour le pluralisme.
Le débat sur CNEWS attise les tensions, entre ceux qui parlent de CNEWS comme d’un média qui libèrerait la parole face à une mainmise de la gauche sur le service public et qui parlerait de débats que cachent volontairement les autres chaînes de télévision. De l’autre bord, LFI voit en CNEWS un propulseur des idées d’extrême droite et en quelques sortes une potentielle machine à faire gagner le RN.

Pour rappel, CNEWS fait partie du groupe Bolloré, un conglomérat qui regroupe des entreprises industrielles, dans le domaine de la logistique pétrolière, des activités agricoles et donc des chaînes de radio et de télévision. Vincent Bolloré est un milliardaire, le patron de ce groupe donc et dont le père, le grand-père et l’arrière grand-père étaient des industriels. Vincent Bolloré dispose de deux chaines de télévision sur la TNT (donc accessibles gratuitement) : CNEWS anciennement I-télé qui a changé de nom suite à la prise en main du groupe CANAL+ par Bolloré et CSTAR anciennement Direct Star chaîne à dominante musicale.
Comme nous le savons, le groupe Bolloré a déjà fait l’objet d’un débat en 2024, après la décision de l’ARCOM de retirer à la chaine C8 (qui appartenait au groupe Bolloré) son autorisation d’émettre sur la TNT après des chiffres d’audience en baisse mais aussi des multiples condamnations de la chaîne en raison de son émission bien célèbre « Touche pas à mon poste » et toutes les dérives qui l’ont accompagné.
De plus, le rapprochement entre le groupe Lagardère News et le groupe Vivendi (filiale du groupe Bolloré) a conduit Europe 1 et JDD à passer de facto sous la coupe de Vincent Bolloré avec un changement important de ligne éditoriale. La question sur Cnews et plus généralement le groupe Bolloré est extrêmement complexe et qui nécessite selon moi de différencier deux points : le droit d’exister ou non pour un média d’opinion et la question de la désinformation.
Petit contexte sur CNEWS
Pour rappel CNEWS est au cœur des critiques, accusée de défendre ouvertement une ligne d’extrême droite, ou tout le moins ultraconservatrice mais aussi pour les multiples condamnations pour désinformation de cette chaîne.
Prenons les choses clairement, CNEWS a été sanctionnée 17 fois, dont 7 sanctions pécuniaires (qui est avec C8 la seule chaîne à avoir eu des sanctions pécuniaires).
Soyons objectifs : dire que CNEWS n’est pas orientée, est clairement malhonnête, il est évident qu’il y a une prise de position politique. Il suffit de voir les chroniqueurs, les prises de position très explicites de Pascal Praud ou de Philippe de Villiers. L’objectivité doit cependant aller dans les deux sens :l’ARCOM, a considéré en Novembre 2025, que CNEWS ne manque pas aux règles du pluralisme. A ce jour, CNEWS n’a, d’ailleurs, jamais été sanctionnée pour manquement de pluralisme. Reporter sans Frontières déclare que durant le mois de mars 2025, les invités de gauche auraient été diffusés surtout la nuit et peu durant les heures de prime time. L’ARCOM conteste ce constat et dit qu’en Mars 2025, la gauche a été représentée correctement. Une professeure de droit et spécialiste des médias du nom de Camille Broyelle a critiqué cette décision en disant : « Quiconque fait l’expérience de regarder quelques minutes les programmes de la chaîne CNews peut le constater : il s’agit bien évidemment d’une chaîne d’opinion, qui milite en faveur de l’extrême droite ». Cet argumentaire est édifiant, il faudrait, finalement se baser sur des impressions que sur des chiffres. Pourtant, l’ARCOM est claire : elle est chargé de vérifier le pluralisme pas l’orientation politique. Si la question de l’opinion défendue par un média pose problème, il faut aller jusqu’au bout, et poser la question de l’audiovisuel public.
Ne pas oublier l’audiovisuel public

Si nous reprenons les mêmes propos que Madame Broyelle, nous pourrions dire à propos de France Inter : quiconque a fait l’expérience d’écouter ou regarder les chroniques qu’elles soient analytiques ou humoristiques peut constater qu’il s’agit d’une radio d’opinion marquée à gauche. Nous pouvons dire la même chose sur l’émission c ce soir, diffusée tous les soirs sur France 5 qui ressemble davantage à un entre-soi idéologique de gauche qu’à une émission de débat. Nous pouvons parler de l’émission de c a vous de France 5 où se tient chaque jour une chronique de Patrick Cohen, journaliste respectable mais dont l’orientation plutôt sociale-démocrate ne fait de doute à personne. D’ailleurs ce dernier en 2023 a été mis en cause par l’ARCOM durant l’affaire de Crépol pour avoir repris sans nuance le discours des assaillants.
En 2024, le Conseil d’Etat a pris une décision hors-sol
La réalité, c’est qu’en Février 2024, le Conseil d’Etat a rendu une décision qui a beaucoup changé la manière de contrôler l’audiovisuel public en considérant que le pluralisme ne devrait se limiter aux personnalités politiques invitées mais aussi aux chroniqueurs, animateurs et invités dans le but de respecter la diversité des courants de pensée. Une décision totalement hors-sol puisque ça signifie ficher chaque chroniqueur ou animateur, sauf qu’il n’est pas écrit sur le front de chacun son vote ou son orientation politique. Le problème donc, c’est que ce qui détermine le contrôle du pluralisme selon l’ARCOM est désormais la globalité de ce qui est dit ou pas dit pour déterminer un éventuel militantisme. Si nous prenons cette grille de lecture, alors, oui CNEWS a une coloration politique, il suffit de voir les plateaux des émissions de débat pour le constater. Cependant, est-ce que France Inter est plus pluraliste ? Une étude de l’Institut Thomas More a réalisé une étude durant différentes périodes témoins : en 2022, 2023 et 2024. Cette étude a, comme l’a demandé le Conseil d’Etat, classé les différents chroniqueurs en trois : libéraux-conservateurs, libéraux-progressistes et socialistes- progressistes. L’étude note que : 52 % des chroniqueurs seraient neutre, 24 % socialistes-progressistes, 19 % libéraux-progressistes, 4% libéraux-conservateurs.
Cette classification peut faire débat car très complexe, en revanche ce qui est plus pertinent, c’est que l’étude relève une dominance de cadres idéologiques pour analyser certains thèmes : la question écologique serait traitée uniquement sous l’angle de la décroissance, très peu de place laissée à ceux qui critiquent le multiculturalisme… L’idée est de dire que oui, il y a une domination des thèmes marqués à droite sur CNEWS : l’immigration, l’insécurité, l’identité.. de la même manière qu’il y a une domination de thèmes marqués à gauche sur France Inter, ça se voit particulièrement dans les matinales avec des chroniqueurs pour la plupart marqués à gauche, en particulier les chroniques humoristiques. L’affaire Cohen-Legrand récemment a montré qu’il est légitime d’avoir des doutes sur le pluralisme au sein de l’audiovisuel public.
Mathieu Pigasse

Ceci n’est pas une ode à la privatisation de l’audiovisuel public, bien au contraire, mais juste rappeler que si CNEWS a une orientation idéologique très marquée il en est tout autant pour certaines chaines de l’audiovisuel public. Evidemment, cela ne signifie pas qu’il ne faille rien faire et étendre la loi anti trust au milieu des médias pourrait être pertinent, pour éviter une concentration hyper-forte des médias dans les mains d’une seule personne ou d’un groupe de personnes. Mais soyons aussi rationnels : les médias Bolloré concernent CNEWS, Europe 1, le JDD. Si nous parlons de Bolloré parlons aussi de Mathieu Pigasse, millionnaire marqué à gauche (qui a soutenu le NFP). qui détient Radio Nova, le Nouvel Obs, les Inrocks, le Monde, Radio Nova. Cette dernière Radio habituée des positions plus que controversées, où deux humoristes ont fait des leurs, Pierre-Emmanuel Barré pour avoir dit que la Police a tué plus que Daesh ou Nicolas Benoît qui a chanté une chanson appelant à « buter les milliardaires
Le vrai sujet: la désinformation

La réalité c’est qu’il faut revenir à la raison concernant cette question du pluralisme : l’ARCOM doit se limiter à décompter le temps d’invitation des invités politiques et rien d’autre, élargir cela aux chroniqueurs ou aux courants d’opinion est trop fastidieux et n’a aucun sens.
Ce qui est selon moi essentiel, c’est de prendre en compte que s’acharner sur cette question du pluralisme revient à passer à côté de l’essentiel selon moi, concernant les débats contemporains sur l’information qui est la question de la désinformation. Le reproche à CNEWS devrait porter surtout sur cela, car oui, CNEWS a été sanctionnée pour des faits de désinformation à plusieurs reprises, notamment en 2023 où il a été nié par un invité le lien entre intervention humaine et changement climatique sans aucune contradiction (rappelons que la cause anthropique de l’aggravation du changement climatique fait largement consensus dans al communauté scientifique). En 2021, il y a eu des mises en demeure de CNEWS notamment pour le fait de la part d’un invité d’avoir nié l’idée d’une cinquième vague de Covid-19 (Novembre 2021). Nous pouvons citer d’autres faits qui n’ont pas relevé l’attention de l’ARCOM : quand en 2024 CNEWS a considéré l’avortement comme cause de mortalité majeure, ce qui est légalement faux puisque un fœtus n’est pas une personne et donc légalement, un avortement ne provoque pas une mort. Quand CNEWS embauche un correspondant en Russie qui travaille aussi pour RT France (média interdit en France) et qui reprend mot pour mot la rhétorique du Kremlin, média qui a notamment relégué des théories conspirationnistes fausses sur la responsabilité de l’attentat du Crocus City Hall en 2024, disant que ce serait une responsabilité Ukrainienne, alors qu’il s’agissait d’un acte commis par l’Etat Islamique. C’est réellement sur ce sujet-là que la focale doit être mise : la désinformation. Et le combat doit être mené dans le milieu audiovisuel mais aussi sur les réseaux sociaux.
Lutter contre la désinformation sur les réseaux sociaux: un impératif
Comment peut-on tolérer que le réseau social TikTok avec toutes les dérives que nous connaissons en matière de désinformation mais pas seulement, puisse encore être autorisé en France ? Evidemment, cela ne signifie pas restreindre la liberté d’opinion, mais simplement rappeler qu’un fait et une opinion sont deux choses différentes et que quand des comptes sur Twitter partagent en masse une fausse vidéo mettant en scène la capture d’un « soldat français en Ukraine » (qui était en réalité un comédien) – pour ne prendre que cet exemple- il faut que ces comptes puissent être suspendus. Et évidemment, ce sujet ne pourra être résolu sans la création d’une identité numérique et donc la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, de nombreuses pays hostiles nous livrent une guerre informationnelle sans précédent : la Russie, la Chine, l’Iran, sont les plus connus mais parlons aussi de l’Azerbaïdjan, de l’Algérie ou encore du Qatar. Justement, ce dernier, dispose d’un média diffusé en France : AJ+. La France a, à juste titre, interdit RT France, pourquoi n’est-ce pas le cas pour ce média qui reprend la rhétorique du Hamas parfois mot pour mot ?

Pour conclure, nous pourrions parler d’un débat récent sur un projet dit de « labellisation des médias ». En soit, dit comme ça, il est évident que ça peut paraître inquiétant. En revanche, il me semble que sur le fondement des condamnations pour fausses informations ou des mises en demeures de l’ARCOM dans le cas de l’audiovisuel, un indicateur soit mis en place, comme une forme de score qui serait accessible à chaque citoyen. L’idée, n’est pas de labelliser par l’Etat, mais simplement que chaque citoyen puisse avoir conscience en consultant si celui-ci a été beaucoup de fois condamné pour fausses informations. Evidemment, c’est un projet qui n’est pas faisable en quelques mois.
Ne pas oublier la responsabilité des individus et cesser l’infantilisation
Enfin, il me semble essentiel de rappeler une chose, il est beau de dénoncer une manipulation de CNEWS ou des réseaux sociaux, mais n’oublions pas qu’on ne peut pas faire abstraction des citoyens eux-mêmes. Cessons l’infantilisation, les citoyens sont les premiers responsables de la désinformation quand certains ne font pas l’effort de vérifier la véracité de certaines informations, notamment sur les réseaux sociaux . Nous vivons une époque où l’information fiable, sourcée, vérifiée n’a jamais été aussi facilement accessible et personne ne peut faire l’effort à la place des individus eux-mêmes de prendre le temps de s’informer.
