Affaire Epstein : ni naïveté ni complotisme : le juste milieu existe-t-il encore ? (2/2)
Nous avons pu présenter l’affaire Epstein, nous allons, à présent, nous intéresser aux relents complotistes qu’elle suscite et pour cela il est intéressant de se pencher sur l’instrumentalisation de cette affaire faite par l’extrême droite comme par l’extrême gauche. Tout d’abord, par l’extrême droite. Comme nous l’avons vu dans le précédent article, aujourd’hui, le clan Maga se fissure sur cette affaire, et le problème est que ce sont les plus radicaux qui rompent avec Trump, entre-autres à cause du traitement très hasardeux de cette affaire de la part de ce dernier après l’avoir fortement instrumentalisée durant la dernière campagne présidentielle américaine. Parmi les membres du clan MAGA qui quittent le navire, figure Marjorie Taylor Greene, représente américaine républicaine trumpiste proche de la mouvance Qanon, qui a choisi de ne pas se représenter. Certains prennent en admiration Majorie Taylor Greene après sa rupture avec Trump à cause justement de l’affaire Epstein et de sa lenteur à dévoiler les dossiers. J’ai beaucoup de mal avec cet élan de sympathie autour d’elle : Marjorie Taylor Greene est pro-russe et ne s’en est jamais cachée, et surtout elle est adepte de théories du complot pour le moins farfelues : celle-ci a notamment dit que les incendies de 2018 en Californie ont été déclenchés par des « rayons laser spéciaux juifs » (sic), que Georges Soros est un nazi, ou encore elle a dit que les ouragans en 2024 juste avant la présidentielle américaine ont été provoqués par l’administration Biden, grâce à une super technologie afin de tuer des électeurs républicains… Voilà le niveau !
La libération d’une parole complotiste… et antisémite

Le problème beaucoup plus grave, est que cette affaire libère une parole complotiste portée par Candace Owens entre-autres, qui dénonce l’existence d’une élite pédo-sataniste et qui comme beaucoup de théories du complot s’aventurent sur le terrain de l’antisémitisme notamment à cause de l’implication supposée d’Ariane de Rotschild ou des suspicions sur le fait qu’Epstein travaillait pour le Mossad. Une phrase présente dans le dossier Epstein où ce dernier aurait déclaré qu’il fallait « mieux embaucher des juifs que des noirs » a alimenté les théories du complot antisémites. Rappelons quelques points : aucune preuve ne permet d’affirmer que Jeffrey Epstein a travaillé pour le Mossad, aucune. Jeffrey Epstein a effectivement fait des affaires avec Ehuad Barak, ancien premier ministre Israélien, sauf que cela a eu lieu 15 ans après la fin de mandat de ce dernier, donc aucun lien direct l’Etat israélien. Il s’agit d’une affaire de business aussi honteuse soit-elle entre deux hommes et non entre un Etat et Epstein. Par ailleurs, il est bon de rappeler que Jeffrey Epstein a fait affaire avec des individus de toutes confessions et parmi eux : Steve Bannon qui est connu pour être viscéralement opposé à Israël (c’est d’ailleurs l’un des principaux opposants à la guerre en Iran actuellement menée par les USA). Ce n’est pas un « complot juif », ce sont simplement des personnes de toutes confessions sans aucune valeur. Certains antisémites exultent en voyant apparaître le nom « Rotschild » sur les dossiers Epstein. Sauf qu’aucune preuve ne permet d’affirmer que la famille Rotschild était impliquée dans l’affaire Epstein. Elle apparaît dans les dossiers comme des milliers de personnes qui n’ont rien à voir avec l’affaire directement (Emmanuel Macron, Marine le Pen…). Quand bien même, le fait de voir apparaître le nom « Rotschild » fait exulter les antisémites les plus radicaux qui y voient un contrôle du monde par une élite juive cachée. Le problème est que ce genre de théorie est extrêmement grave et existe depuis le moyen-âge comme le rappelle un très bon podcast de France Inter par Guillaume Erner : les juifs déjà étaient assimilés à des pratiques qu’on pourrait qualifier de sataniques face aux chrétiens qui représentent la vertu. Le podcast rappelle que pour l’abbé pierre, ou les multiples affaires de violences sexuelles dans les Eglises, ce n’est pas une religion entière qui a été accusée mais seulement des individus. Surtout, tout le monde sait jusqu’où la haine antisémite alimentée par cette théorie du complot juif peut aller.
Une obsession antisioniste
Ainsi, l’extrême droite américaine la plus antisémite s’en donne à cœur joie, expliquant même que Jeffrey Epstein par ses liens supposés avec le Mossad forceraient Trump à mener une politique étrangère pro-israélienne. De la part de cette extrême droite américaine s’exprime un antisionisme virulent et une obsession pour Israël. Cette extrême droite américaine est en totale convergence rhétorique et idéologique avec une partie non négligeable des militants pro-palestiniens. Au début de la guerre en Iran, Karim Zeribi, un pseudo-journaliste qui a fait de la Palestine une obsession, a dit ouvertement que Trump mènerait la guerre en Iran car Netanyahou saurait des choses sur Trump et Epstein, car ce dernier était un agent du Mossad et il va même jusqu’à dire que Epstein n’a aucun lien avec le KGB alors que plusieurs e-mails de Epstein montre des échanges avec des membre du Kremlin alors en fonction, ce qui n’est pas le cas avec Israël.
Un alignement rhétorique de LFI sur l’extrême droite américaine autour de l’antisémitisme

Une obsession que nous retrouvons en France, chez une autre frange politique à l’opposé : l’extrême gauche menée par LFI. Pour ce parti, l’affaire Epstein est une aubaine, en témoigne la volonté de LFI de créer une commission d’enquête parlementaire, alors que ce n’est pas son rôle puisque c’est contraire à la séparation des pouvoirs, car concurrence directe avec la justice sur une enquête en cours. La réalité c’est que pour LFI c’est le moyen d’alimenter un populisme malsain faisant l’amalgame entre richesse, pouvoir et perversion extrême, une forme de « tous pourris », en oubliant que la majorité des milliardaires et la majorité des dirigeants de ce monde n’ont rien à voir avec cette affaire. Mais pire :LFI a profité de cette affaire pour faire avancer son agenda idéologique antisioniste. Un excellent article du journal l’express a montré les concordances de langages entre l’extrême droite Maga et LFI sur cette affaire. Rima Hassan, Danièle Obono ont considéré que les enquêtes sur les liens entre Epstein et la Russie (qui reposent sur des preuves réelles) viseraient à masquer les prétendus liens entre Epstein et le Mossad (qui eux, ne reposent sur rien). Par exemple, lors d’une chronique sur France info dédiée aux liens entre Epstein et la Russie, Obono n’a pas manqué de réagir sur Twitter en disant « vous avez mal orthographié Israël ».
Evidemment, la polémique de Mélenchon n’est pas à oublier sur prononciation du nom « Epstein ». Celui-ci avait insinué que beaucoup de journalistes disaient « Epstine » au lieu « d’Epstein » pour tenter, selon lui, de faire croire que Epstein aurait un lien avec les Russes et avec Poutine, en prononçant le nom à la Russe. En réalité, une minorité de journalistes, prononce « Epstein » en disant « Epstine », mais cela se justifie, puisque ces journalistes prononcent le nom à l’américaine, ce qui paraît plutôt cohérent puisque ce dernier était de nationalité américaine… Ce que cette volonté d’occulter les relations entre Epstein et la Russie et cette obsession pour les prétendus liens entre Epstein et Israël révèlent deux choses : d’une part, une inclinaison pro-russe de la part de LFI, ce qui n’est pas vraiment une surprise en soit, mais surtout, c’est de l’antisémitisme à peine caché. C’est de l’acharnement sur un détail de cet affaire, qui ne repose sur aucune preuve actuelle, alors qu’il y a beaucoup plus de preuves qui établissent un lien entre Epstein et le KGB qu’entre Epstein et le Mossad. C’est de l’antisémitisme masque derrière l’antisionisme, et la phrase plus qu’ambigüe de Mélenchon sur Epstein, en est révélatrice. C’est jouer à un amalgame malsain mais typique de l’extrême gauche entre la communauté juive, Israël, le pouvoir et l’argent. C’est le même procédé rhétorique que l’extrême droite Maga, et sans aucune exagération c’est le même procédé rhétorique que les nazis à leurs débuts.
Il est aussi important de savoir qu’il y a aux Etats-Unis et en Europe, depuis quelques mois une offensive Russe qui utilise cette affaire pour déstabiliser les démocraties avec notamment la fake-news selon laquelle Emmanuel Macron serait impliqué dans cette affaire, alors qu’il est simplement cité par Epstein, mais rien dans les révélations ne présume d’une quelconque implication. Il a été cité 250 fois parce qu’il est tout simplement chef d’Etat.
Distinguer la nécessaire critique du complotisme: le cas de l’ASE

Pour finir, les théories de Qanon commencent à infiltrer la société et à faire perdre toute rationalité aux débats sur ce thème, pourtant crucial qui est celui de la pédocriminalité. Comme dit précédemment, cela a conduit à un enlèvement d’un enfant en 2021, car la mère qui avait été privée de droit de garde avait été manipulée, croyant que son enfant allait être confiée à des satanistes. Plus généralement, après la révélation de multiples cas de pédocriminalité proprement scandaleux au sein de l’aide sociale à l’enfance, cela a alimenté les théories du complot avec l’idée que derrière l’ASE se cacherait un réseau de pédophilie co-organisé avec l’Etat, en clair, un complot général. Evidemment, selon les conspirationnistes, derrière ce complot se cacheraient les franc-maçons et la communauté juive. Logiquement , cela est faux, et ne repose sur absolument aucune preuve, il y a un défaut absolument déplorable de recrutement des personnels, mais en aucun cas l’existence d’un réseau sataniste. Le véritable problème, c’est le recrutement, c’est le fait que les personnels travaillant dans le périscolaire n’aient que deux jours de formation. Le complotisme se sert de parents manipulés, qui ont perdu la garde de leurs enfants et qui sont persuadés qu’un complot se joue contre eux. Mais comment veut-on éliminer le complotisme si l’Etat n’est lui-même pas exemplaire dans le recrutement des personnels de l’ASE ?
Pour conclure, n’oublions pas le plus important: les victimes
Pour conclure, la réaction à cette affaire en dit long de la société dans laquelle nous vivons. Les réseaux sociaux conduisent à une forme de voyeurisme et de populisme : chacun s’improvise juge ou journaliste. Les spécialistes ne peuvent plus faire leur travail sereinement. Cette affaire est gravissime, mais la réaction à celle-ci montre une chose : la fin de la nuance. Il ne faut pas être naïf sur l’existence de la pédocriminalité y compris dans les milieux les plus privilégiés et dirigeants, et aussi dans des secteurs comme l’ASE. Mais cela ne présume pas de l’existence d’un complot sataniste. De la même cause, se questionner sur la mort d’Epstein n’est pas être complotiste. Ce qui arrive à Donald Trump est révélateur d’une chose : à vouloir utiliser le complotisme ça a finit par se retourner contre lui, avec à la clef la libération de paroles immondes comme celles qui insinuent l’existence d’un « complot juif », une idéologie qui a été le fondement du nazisme, il ne faut pas l’oublier. Le problème est quand dans tout ce vacarme, on oublie l’essentiel : les 1000 victimes traumatisées à vie.
