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Elections européennes : enjeux & décryptage des programmes : Défense, immigration et institutions (2/2)

Après avoir abordé les enjeux économiques et environnementaux de ce scrutin intéressons-nous aux enjeux sur trois autres thèmes : la défense, l’immigration et les institutions. Encore une fois nous allons nous intéresser aux programmes des différentes listes.

La défense

Comme indiqué précédemment, ces élections sont cruciales dans un contexte de guerre à la porte de l’Europe mais aussi d’élection présidentielle américaine Novembre prochain qui ouvre une voie d’incertitude sur le futur de la contribution des Etats-Unis à la sécurité de l’Europe.

L’enjeu de l’autonomie stratégique est plus que jamais d’actualité.  La question d’une Europe de la défense a été mise en débat durant ces élections.  Au RN on prône une préférence européenne pour la production d’armement sur le sol européen. A gauche, le développement d’une industrie européenne de la défense.  A l’extrême gauche, LFI réclame la paix en Ukraine et en Israël rien que cela ! Leur programme Bisounoursien  ne prévoit cependant aucune mesure pour renforcer la sécurité de l’Europe.

Au sein de la majorité, les idées sont plus étendues : budgets de la défense à la hauteur des menaces, investir 100 milliards d’euros dans la défense européenne.

Chez LR aussi le programme est assez riche : refus d’une armée européenne , tripler le fonds européen de défense, renforcer le rôle des entreprises européennes dans l’armement au détriment, créer un « pilier européen de l’OTAN » et créer une sorte de « service militaire européen » de 2 mois.

La réalité, c’est qu’une Europe de la défense est une chimère, parce qu’elle ne correspond à rien. Si c’est une politique de défense commune, elle existe déjà et s’appelle la PSDC, si nous parlons d’une « armée européenne » , c’est tout bonnement impossible et quelque peu souhaitable puisque cela signifierait qu’il n’y aurait plus aucune souveraineté des Etats-Nations. Il faut que la défense reste une compétence nationale, mais il faut aussi renforcer l’autonomie stratégique européenne, notamment en prévision d’un scénario – certes,  à mon sens, hautement improbable- d’un retrait américain de l’OTAN ou d’une diminution de sa contribution à la sécurité de l’Europe. Pour cela, il faut développer le fonds européen de la défense, mais surtout, au lieu e parler d’une armée européenne qui est littéralement impossible et pas souhaitable, il faut plutôt bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Comme je l’expliquais dans un précédent article, selon l’institut Jacques Dollars, les investissements européens représentaient 360 milliards d’euros en 2023 contre 93 pour la Russie. Le problème cependant, c’est qu’il n’y a aucune coordination au niveau de la production d’armement, aucune complémentarité. Si cela était le cas, aucune puissance n’oserait attaquer un pays européen, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Quand Emmanuel Macron parle d’armée européenne, il est, à nouveau, à côté de la plaque.

LR parle d’un pilier européen de l’OTAN, c’est effectivement pertinent mais il est aussi essentiel de rappeler que ce pilier existait dans le passé jusqu’en 2011 c’était l’Union de l’Europe Occidentale, branche européenne de l’OTAN qui a été supprimée sans doute par naïveté : les européens ont préféré sous-traiter leur défense aux Etats-Unis.

Avant de passer au thème suivant, petit rappel : le rassemblement national fait partie du groupe ID qui est un groupe Russophile au parlement européen et qui s’est opposé au parlement européen aux aides militaires à l’Ukraine ou aux condamnations de la Russie, notamment à propos des maltraitances de Navalny. Si Marine Le Pen avait été élue en 2022, il y a fort à parier que l’Ukraine serait rayée de la carte. Si le groupe ID venait à engranger beaucoup de sièges, il est plausible que l’aide militaire à l’Ukraine s’amenuise ou alors que des « négociations » soient ouvertes, très favorables à la Russie et qui piétineront le droit international.

L’immigration

Un enjeu crucial c’est aussi l’immigration, alors que le pacte asile et migrations a été voté qui prévoit entre-autres :

  • Le renforcement des frontières extérieures par l’installation de centre de rétention à proximité des frontières.
  • La possibilité de déclencher un mécanisme de solidarité en cas de « pression migratoire » dans un pays
  • La création d’un fonds de solidarité
  • La possibilité pour les Etats membres de maintenir plus longtemps les demandeurs en rétention
  • L’intensification des accords de réadmission

Le rassemblement national parle d’un texte laxiste, LFI d’un texte inhumain, ce qui laisse entendre que ce texte ne serait peut-être pas si mal. Texte qui a été adopté à une large majorité : Des sociaux-démocrates européens au groupe ECR en passant par les centristes et la droite.

Ce texte est équilibré entre la nécessaire régulation des flux migratoires et l’idée de maintenir les fondements du droit d’asile et de la solidarité européenne.

Nous pouvons seulement regretter qu’il ne s’attaque pas au règlement de Dublin qui est aujourd’hui une véritable mascarade.

Ainsi, nous avons eu un concours Lépine sémantique : le RN a proposé la double-frontière puis Reconquête une triple-frontière…

La double frontière serait un contrôle aux frontières européennes mais aussi nationales, la triple ajouterait des premiers barrages dans les pays d’origine, sans vraiment trop expliquer comment.

La réalité, c’est qu’il est déjà possible de rétablir temporairement des frontières nationales pour effectuer des contrôles aléatoires. En fait, il faudrait que cela puisse une décision souveraine des Etats et non  plus soumise à acceptation de la Commission.

Il faut aussi remettre à plat le règlement Dublin : faire en sorte qu’un demandeur puisse déposer une demande dans le pays de son choix et non plus dans le pays d’arrivée (avec des garde-fous) mais qu’il ne puisse aussi déposer qu’une seule demande et non pouvoir en déposer une fois rejetée dans d’autres pays européens. Ou alors fixer un mécanisme de répartition arbitraire en fonction de la démographie des pays, etc… Il faut aussi renforcer la conditionnalité des aides au développement à l’acceptation d’accords de réadmission (accepter les clandestins d’origine) et aussi logiquement renforcer Frontex. C’est la position défendue par LR notamment.

Les institutions (rappel du fonctionnement des institutions européennes sur le schéma ci-dessous (Flickr.com)

Une question essentielle et peut-être la plus importante, celle de l’avenir des institutions européennes. Nous voyons ainsi clairement une ligne de fracture entre souverainistes et europhiles. D’un côté, la majorité et le parti socialiste, sont clairement alignés dans une optique fédéraliste :  abroger le droit de veto et passer à la majorité qualifiée,  passer à des listes transationales, instaurer une véritable élection de la présidence de la commission européenne (pour le PS) ou encore donner une initiative législative au parlement européen (PS aussi).

Du côté, de RN, de Reconquête et de LFI, la ligne est souverainiste et très hostile aux institutions européennes.

Pour le RN et reconquête, il faudrait supprimer la commission européenne, introduire un « principe de subsidiarité et de proportionnalité » (ce qui existe déjà…). Reconquête veut rendre l’initiative législative au Conseil Européen et refuser tout transfert de compétences.

La BCE est aussi cible des critiques : LFI veut remettre en cause son indépendance et le RN veut intégrer la lutte contre le chômage et la réindustrialisation dans son mandat.

Du côté de LR, c’est l’entre-deux : inscrire un principe de non-régression économique dans les traités et mieux respecter le principe de subsidiarité.

La réalité, c’est que ce débat entre eurosceptiques et fédéralistes n’a aucun sens : aucun des deux projets n’est souhaitable sortir de l’UE serait une folie démocratique et économique, pourtant c’est bien ce que proposent LFI, RN et Reconquête en portant des programmes qui ne respectent pas les traités européens.  Le fédéralisme, n’est aussi pas souhaitable, nous sommes européens mais aussi français, cela appelle une histoire, une culture et quelque part identité, qui ne doivent pas être dissous dans un marasme fédéral, dont nous peinons par ailleurs à savoir à quoi il ressemblerait.

Il faut en réalité une Europe à plusieurs vitesses, avec des coopérations renforcées entre les pays les mieux intégrés (typiquement Allemagne et France) dont les politiques économiques seraient plus harmonisées. Le principe d’Europe à la carte peut aussi être pertinent pour certaines politiques. Il est certain que l’intégration européenne est aujourd’hui un échec, l’Europe a voulu s’élargir trop vite et l’intégration politique de tous les pays s’est avérée impossible, de même, aucun élargissement ne paraît à ce stade souhaitable. La suppression du droit de veto, peut sembler pertinente, mais elle est aussi infaisable, puisqu’il faudrait, selon les traités, un vote à l’unanimité pour supprimer le vote à l’unanimité…

Il faut donc une Europe à plusieurs vitesses avec plusieurs types d’intégration : allant de la simple zone de libre-échange à une intégration très poussée.

Concernant la BCE, revenir sur son indépendance, c’est condamner l’euro. L’indépendance de la BCE du pouvoir politique fait que la politique monétaire n’est pas dépendante de l’opinion publique et cela est nécessaire : une politique monétaire restrictive n’est jamais populaire mais elle pourtant parfois nécessaire nous l’avons vu avec la période inflationniste que nous avons traversé. Si la BCE n’était pas indépendante, nous connaitrions une période hyper-inflationniste car aucun gouvernement qui tient à sa réélection n’aurait eu le courage d’assumer une décision de hausse du taux directeur. Laissons l’économie aux spécialistes !

Concernant l’initiative législative enfin, le problème n’est pas l’existence de la commission européenne mais qu’elle en ait le monopole ! Dans une démocratie où les pouvoirs sont séparés l’exécutif et le législatif détiennent l’initiative législative. Il paraît donc normal que le parlement européen ait une initiative législative mais aussi le conseil Européen.

Allez voter !

Pour conclure, je vais justement revenir sur un point qui a été abordé par la liste Renaissance à propos des questions institutionnelles, les listes transnationales. Si nous regardons les débats entre les têtes de liste ou les interviews de celles-ci nous constatons que celles-ci ne parlent peu voire pas d’Europe. Jordan Bardella dit que c’est un vote sanction contre Emmanuel Macron, alors que ce n’est pas le sujet ici. LFI a fait campagne exclusivement d’un conflit au Moyen-Orient qui ne concerne pas le débat européen et de fait n’a quasiment pas parlé du conflit qui se déroule aux portes de l’Europe.

Regardons les professions de foi, elles ne parlent pas d’Europe, ou très peu. D’ailleurs, est-ce que les français votent pour une vision européenne ? Nous connaissons la réponse !

La faute quelque part aux médias qui informent peu des débats qui se jouent au parlement européen entre-autres mais aussi et surtout la faute au mode de scrutin. Les élections européennes sont une élection nationale, qui se joue pays par pays, les citoyens votent pour des listes nationales, de partis nationaux également.  Il faut des élections vraiment européennes, et cela ne peut passer que par un vote transational où les citoyens directement pour les partis politiques européens. Ainsi, en arrivant au bureau de vote ils n’auraient pas des bulletins : LR, PS, RN, Renaissance, etc… Ils auraient des bulletins : PPE, PSE, ID, Renew (qui correspondent respectivement aux partis politiques européens des partis français précédemment cités).

C’est sans doute la mesure la plus importante selon moi pour forcer les citoyens à s’intéresser à l’UE et pour faire en sorte que la campagne des élections européennes parle réellement d’enjeux européens.

Le seul mot important, c’est que ces élections ne sont pas des petites élections, elles sont cruciales, donc il faut aller voter, mais avant d’aller voter, il faut aussi lire les programmes, s’intéresser au fonctionnement des institutions européennes et pas seulement se contenter des Tiktoks et Shorts Instagram d’un homme de 28 ans sans expérience…

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